Économie : Les vulnérabilités du secteur de la pêche face aux activités pétro-gazières mises en exergue par un rapport commandité par le REPES


Économie : Les vulnérabilités du secteur de la pêche face aux activités pétro-gazières mises en exergue par un rapport commandité par le REPES
Le Sénégal sera dans quelques années, un pays producteur de pétrole et de gaz. Mais cette exploitation pétrolière et gazière met en péril une autre activité qui se passe dans les eaux sénégalaises. Un bon prétexte pour le Réseau des parlementaires pour la protection de l’environnement au Sénégal (REPES) de commanditer une étude sur les vulnérabilités du secteur de la pêche face aux activités pétro-gazières. Avec l’appui de l’Initiative prospective agricole et rurale (IPAR), la recherche a été confiée à cinq experts sénégalais qui ont présenté ce mercredi 5 janvier un rapport provisoire des résultats pour validation.

La présentation de l’étude a démarré par une mise en contexte. Par ce procédé, il a été rappelé l’importance de la pêche dans l’économie sénégalaise. La pêche est une activité vieille de plusieurs siècles qui contribue à 3,2% au PIB national, 12,5% au PIB du secteur primaire. Il convient de noter que 17% de la population active sont dans le secteur de la pêche qui produit 75% des besoins en protéine du pays. En outre, il faut savoir que la pêche maritime produit annuellement 400 000 tonnes, selon des chiffres de l’Agence nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD). La pêche artisanale prédomine avec 76% des mises à terre, d’après le rapport des experts présenté ce mercredi dans un hôtel de Dakar. Malgré cette place prépondérante dans l’économie du Sénégal, les chercheurs ont décelé que la pêche subit des dysfonctionnements liés à « une pression multifactorielle » aux causes diverses. Évoquée en premier lieu, la surpêche prend sa source d’une surcapacité matérielle et humaine du secteur caractérisée par une expansion incontrôlée d’une flottille de plus en plus performante. La pêche illégale est aussi vue comme une des causes qui font tanguer la pêche qui est aussi malade des pratiques non réglementées opérées par des bateaux étrangers. À cela, s’ajoutent la pollution d’origine diverse et les changements climatiques.

Ces dysfonctionnements ont pour conséquence la dégradation des ressources, la baisse des captures, l’appauvrissement des stocks,  mais aussi le faible approvisionnement des marchés. C’est dans ce contexte que sont apparues d’importantes découvertes pétrolières et gazières. Ainsi, en 2014 et 2015, le Sénégal s’est retrouvé avec plusieurs blocs pétroliers et gaziers dont l’exploitation se fera en milieu marin, dans les champs de Sangomar et Saint-Louis et Cayar, fait noter le Dr Ndickou Gaye, membre de l’équipe des experts.

Cependant, les premières découvertes en pétrole et en gaz remontent aux années 60. En 1961, les sites de Diamniadio et de Gadiaga se sont révélés riches en gaz alors qu’en 1967, du pétrole lourd a été découvert. L’estimation des ressources découvertes récemment donne lieu à un tableau pour le moins reluisant puisque les gisements de gaz devraient produire environ 910 milliards de m3 tandis que 1030 milliards de barils sont attendus en ce qui concerne la production pétrolière. Cette manne est actuellement en cours d’extraction à Grand Tortue Ahmeyim partagées entre le Sénégal et la Mauritanie, Yakaar-Teranga et Sangomar.  Cette phase de développement n’est pas sans risque sur les écosystèmes marins et côtiers du pays. L’activité socio-économique ne sera pas épargnée alors que se pose le débat sur la cohabitation entre pêche et exploitation pétro-gazière. S’agissant des risques et impacts potentiels, les experts ont mis l’accent sur ceux liés à la pollution sonore, à la fuite de produits toxiques, à la marée noire, aux émissions dans l’air, l’eau et les sols, l’accroissement du trafic maritime entre autres. Selon la distance de la source du signal, il peut se produire une réduction des captures de poisson de différentes espèces dans les zones proches de ces prospections sismiques.

Quant aux impacts potentiels, ils se caractérisent par la destruction des unités écologiques, la perturbation de la migration en période de ponte des œufs, la raréfaction de certaines espèces perturbant ainsi la chaîne alimentaire, l’augmentation de l’effort de pêche, la migration de certains groupes d’espèces, l’inaccessibilité dans certaines zones de pêche, la baisse temporaire des captures de -70% dans les eaux côtières et -40% dans les eaux profondes due à la phase exploratoire et la perte d’emploi. Une visite de terrain a montré qu’il y a une concurrence entre usagers d’espaces marins. Dans le cas de Saint-Louis, évoque la présentatrice du rapport, il a été noté une superposition des zones de pêche avec des sites d’exploitation pétro gaziers. L’exemple du site de « Diatara » sert d’exemple à cet enchevêtrement qui menace l’activité des acteurs de la pêche artisanale dans cette zone. Le rapport a mis en lumière l’érection d’une zone d’exclusion de 500 mètres de rayon qu’imposent les plateformes et les bateaux. Comme si cela ne suffisait pas, les pêcheurs assistent à une perte d’emprise mais ne peuvent plus utiliser certains engins dans les territoires occupés par l’industrie pétro-gazière. Tout cela fait peser des craintes qui peuvent avoir des répercussions fâcheuses sur le mode de vie érigé depuis plusieurs siècles contre une activité pétro-gazière qui n’est pas pérenne.

Dans ce contexte de peur et de doute, s’installe facilement un sentiment d’injustice qui peut jeter de l’huile sur le feu. Les différents acteurs qui devaient être amenés à se tolérer seraient prompts à tenter de se mettre les bâtons dans les bâtons dans les roues. Ici, on parle de risque de conflits rendant difficile ou empêchant le développement de l’une d’entre elles du fait que plusieurs activités humaines coïncident dans un même espace maritime. Un conflit qui semble inévitable eu égard aux témoignages recueillis à Saint-Louis par l’équipe de chercheurs. « Nos échanges avec eux ont montré que ces gens-là sont déterminés à aller jusqu’aux plateformes pour trouver le poisson », alerte la chercheuse Ndickou Gaye. Les chercheurs ont aussi fait part de craintes sur la biodiversité et les efforts de conservation des écosystèmes de mangroves.

En outre, se pose la question du Cadastre pétrolier du Sénégal (CPS) qui est une forme de territorialisation et de compartimentalisation d’un espace traditionnellement occupé par la pêche depuis plusieurs années. Mais compte tenu de l’appétit des compagnies pétrolières et gazières qui semble insatiable, les pêcheurs risquent de perdre le droit d’usage qu’ils revendiquent sur certains espaces marins.

L’étude commanditée par l’IPAR et le REPES a aussi mis en exergue les limites juridiques matérialisées dans un premier temps par l’insuffisance des textes existants au niveau international. A en croire les chercheurs, ces textes ne s’appliquent pas tous directement aux activités pétrolières.  Par exemple, aucun texte ne porte sur les études sismiques en mer, ni sur les installations pétrolières. L’autre constat a trait à l’absence de contextualisation de certains codes et normes internes aux réalités du processus de l’exploitation pétrolière et gazière. Dans les nouveaux textes relatifs au gaz et au pétrole, la protection de l’environnement est laissée en rade.

Les compagnies pétrolières et gazières croient pouvoir atténuer ces impacts soulevés en prenant un certain nombre d’engagements en soutien aux besoins communautaires en matière de santé, d’éducation, de développement économique et social, voire environnemental. Mais l’étude précise que la pêche n’est pas spécifiquement ciblée.

C’est autant de défis auxquels font face aussi bien l’Etat du Sénégal, les acteurs de la pêche que les compagnies pétro-gazières. L’étude a formulé au moins cinq recommandations phares. La première recommandation s’attaque aux carences juridiques. A ce niveau, il est conseillé d’appliquer les actions identifiées dans le plan d’action du protocole additionnel offshore à la convention d’Abidjan et d’accélérer la ratification dudit protocole. L’actualisation du code de la pêche est aussi une priorité de même que la finalisation du projet de révision du code de l’environnement, du projet de loi et du décret sur le littoral. Sur les recommandations, une fenêtre est ouverte sur la nécessité de réactualiser la stratégie nationale sur la biodiversité. Les chercheurs ont aussi suggéré aux décideurs de rendre effectif l’évaluation des ressources halieutiques et le suivi du milieu marin par l’acquisition d’un nouveau navire de recherche pour le CRODT (Centre de recherches océanographiques de Dakar). Le respect des normes exigeant de tout navire de recherche pétro-gazier d’embarquer des scientifiques locaux de divers domaines fait aussi partie des recommandations qui militent pour la reconnaissance des droits d’usage aux pêcheurs dans des zones de pêches bien délimitées. Ils encouragent des décisions allant dans le sens de compenser les pêcheurs dont l’activité a été fortement impactée par l’arrivée de compagnies pétro-gazières. 

Participant à la session de validation de l’étude, le haut conseiller Mamadou Thioune insiste sur la participation inclusive des collectivités territoriales impactées. « C’est une obligation d’être entendue par les sociétés exploitantes. Et nous ne demandons pas une RSE pour être aidés ou assistés », exige l’élu. La présidente de session, Juliette Zenga qui est également député a tenu à souligner l’importance qu’il faut donner aux résultats de cette recherche. « C’est important de faire cette étude pour pouvoir accompagner cette population mais donner une visibilité à l’Etat et aux populations pour que chacun sache raison garder », explique-t-elle.


Vendredi 7 Janvier 2022 - 09:20





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