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Journaliste ou supporter ? La presse sportive au cœur du tumulte de la CAN

Entre passion et professionnalisme, les journalistes sénégalais, notamment sportifs, ont été mis à l’épreuve lors de la dernière Coupe d’Afrique des Nations. Entre applaudissements, huées et tensions dans les conférences de presse, la frontière entre l’information et le soutien émotionnel s’est révélée fragile, révélant les défis du journalisme sportif face à la pression patriotique et aux réseaux sociaux.


Journaliste ou supporter ? La presse sportive au cœur du tumulte de la CAN

La Coupe d’Afrique des Nations n’a pas seulement mis à l’épreuve les joueurs et les encadrements techniques. Le métier de journaliste a lui aussi été rudement challengé lors de cette CAN au Maroc. En effet, pris dans la tourmente de la compétition, les journalistes sénégalais ont dû évoluer sur une crête étroite, oscillant entre le devoir d’informer et l’élan émotionnel suscité par l’appartenance nationale. Cette frontière fragile a été d’autant plus difficile à maintenir que le contexte post-finale a été saturé de rumeurs, de fake news et de scénarios catastrophes.

« Ce que les journalistes sénégalais ont fait, moi je l’approuve », soutient Abdoulaye Thiam, en référence au travail de fact-checking mené face aux intox évoquant un retrait de trophée ou une exclusion du Sénégal des compétitions internationales. « Ils sont allés dans les textes, dans les jurisprudences existantes, pour rétablir la vérité. Ils ont joué un rôle de vigie ».

Après l’épisode de la finale « chaotique » entre le Sénégal et le Maroc, les critiques contre les médias sénégalais ont fusé de partout, notamment sur les réseaux sociaux. Ils ont été accusés de ne pas avoir été à la hauteur de « la campagne médiatique » que subissaient la Fédération sénégalaise de football, l’équipe nationale et son sélectionneur, Pape Thiaw.

Un certain public sénégalais a ainsi exercé une pression sur les journalistes, altérant le traitement de l’information. « Certains journalistes ont été insultés, sommés d’être “plus patriotes”, comme si leur rôle était d’être des supporters plutôt que des professionnels de l’information. À plusieurs reprises, on a eu l’impression que le public voulait des supporters avec un micro, et non des journalistes. Cette pression permanente a pesé sur le traitement de l’information », affirme Nafi Amar Fall.

C’est en ce sens qu'Abdoulaye Thiam, président de l’Association nationale de la presse sportive (ANPS), a pointé certaines dérives individuelles, tout en saluant globalement le travail accompli. « Le journaliste ne peut pas se transformer en supporter. C’est un métier noble qui demande beaucoup de tenue et de retenue, notamment dans les émotions », rappelle-t-il, insistant sur les règles d’éthique et de déontologie censées encadrer la profession, même – et surtout – en période de tension.

Le malaise est plus profond et ancien pour le journaliste Mamadou Koumé. « À un moment donné, on a même l’impression qu’on n’a plus en face des journalistes, mais plutôt des supporters », déplore-t-il. Selon lui, le problème ne concerne pas seulement quelques excès isolés, mais une tendance lourde. « Les journalistes n’ont pas à avoir une attitude de supporter. Ils sont là pour collecter l’information et la donner. Point. »

"Des êtres humains avant d'être des journalistes" 

Le danger est encore plus grand, selon lui, dans les médias audiovisuels. « Les journalistes de radio ou de télévision sont plus dangereux, parce que l’émotion passe immédiatement. Ce que vous dites, la façon dont vous le dites, l’expression du visage… tout compte ». Pour Koumé, lorsque le public commence à se demander si celui qui parle est encore journaliste, « c’est que la ligne rouge est déjà franchie ».

Cette ligne aurait précisément vacillé lors de la finale, notamment dans la salle de conférence de presse. Des scènes de tension, voire d’obstruction, ont marqué les esprits. Sans pour autant absoudre les dérives, Nafi Amar Fall, rédactrice en chef à WiwSport, apporte une précision : « Avant d’être journalistes, nous sommes des êtres humains. Beaucoup ont ressenti une injustice. La logique de riposte émotionnelle a pris le pas sur la distance professionnelle », explique-t-elle, avant d’ajouter que « ce soir-là, la tribune de presse est devenue un autre terrain de football ».

Toutefois, tous s’accordent sur le fait que l’émotion ne peut jamais justifier l’abandon des principes. « La neutralité ne signifie pas l’absence d’émotion, mais la capacité à ne pas laisser l’émotion altérer les faits », rappelle Nafi Amar Fall. Reconnaître les dérives, insiste-t-elle, « ne fragilise pas la presse sénégalaise. Une presse crédible est une presse capable d’autocritique ».

À cette équation déjà complexe s’est ajoutée la pression permanente des réseaux sociaux. Cependant, pour Mamadou Koumé, « ce n’est pas le rôle des journalistes de suivre les réseaux sociaux. Sinon, on tombe dans la désinformation ». C’est précisément là que la presse sénégalaise a tenu bon, selon le président de l'ANPS, Abdoulaye Thiam, en faisant du « fact-checking, sans tomber dans l’intox. Les autorités elles-mêmes ont reconnu ce rôle responsable », affirme-t-il.

Si Mark Gleeson, journaliste sud-africain et commentateur de football, affirme que « la Coupe d’Afrique des Nations semble faire ressortir ce qu’il y a de pire » chez beaucoup de journalistes, il reste une leçon majeure à tirer de cette CAN. C’est qu’en période sensible, le journaliste ne peut se permettre l’ambiguïté. Être engagé pour son sport, son pays ou le football africain, oui. Mais « lorsque l’engagement bascule dans l’attaque personnelle ou le jugement émotionnel, on sort du journalisme pour entrer dans le militantisme », prévient Nafi Amar Fall.



Jeudi 5 Février 2026 - 12:31





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