Parler aujourd’hui d’une simple négociation entre l’Exécutif et le Législatif pourrait relever d’une naïveté béate. Le sujet dépasse une loi de finances. Il touche à la cohérence de l’État, à la crédibilité financière du Sénégal, à la confiance des investisseurs et à la responsabilité de ceux qui ont gouverné entre 2024 et 2026.
Ousmane Sonko ne peut être considéré comme un observateur extérieur de cette période. Son premier gouvernement comptait 25 ministres et cinq secrétaires d’État, avant un second gouvernement qu’il a dirigé jusqu’en mai 2026.
Une crise héritée, mais une gestion à évaluer
La situation financière découverte après l’alternance n’a pas été créée par le gouvernement arrivé en avril 2024. Le Fonds monétaire international a confirmé que la dette de l’administration centrale avait été révisée de 74,4 % à 111 % du PIB fin 2023, principalement en raison d’engagements antérieurement non déclarés, avant d’atteindre 118,8 % fin 2024.
Mais hériter d’une crise et bien la gérer sont deux choses différentes.
L’urgence était de restaurer la confiance, sécuriser les financements concessionnels et préserver la trésorerie. Pourtant, le FMI constatait encore une croissance hors hydrocarbures de seulement 3,1 % au premier trimestre 2025, notamment affectée par les arriérés dans la construction.
Le marché régional : de la bouée de secours à la dépendance
Le recours massif au marché financier régional de l’UEMOA constitue une vulnérabilité majeure.
En septembre 2025, le Sénégal avait déjà mobilisé plus de 2 700 milliards de FCFA sur ce marché. En mars 2026, plus de 700 milliards avaient encore été levés depuis le début de l’année. Lors d’une adjudication, les obligations à trois et cinq ans n’avaient recueilli aucune offre aux taux proposés. En juin, une émission de 92,5 milliards de FCFA affichait des rendements compris entre 7,40 % et 7,98 %.
Plus les maturités se raccourcissent et les coûts augmentent, plus l’État s’expose à une pression de refinancement.
La souveraineté financière ne consiste pas à remplacer les créanciers internationaux par les banques régionales. Elle exige un financement diversifié, soutenable et compatible avec les besoins de l’économie productive.
Le BTP : un moteur économique brutalement mis à l’arrêt
La gestion de Ousmane SONKO sur la période 2024-2026 doit également être appréciée à travers la crise profonde du bâtiment et des travaux publics. La suspension ou la mise en attente de nombreux chantiers, les retards de paiement de l’État et la baisse de la commande publique ont fragilisé l’ensemble de la filière.
Des sources sectorielles faisaient état de plus de 300 milliards de FCFA de créances sur l’État, d’une chute du carnet de commandes de 140 à 20 milliards de FCFA et de milliers d’emplois perdus ou menacés. La paralysie des chantiers a également affecté les cimenteries, les fournisseurs de matériaux, les transporteurs, les banques et les sous-traitants.
La crise du BTP illustre ainsi une contradiction majeure : pendant que l’État empruntait massivement et à des taux élevés sur le marché régional, des entreprises ayant réalisé des travaux publics attendaient toujours leur règlement. On ne redresse pas les finances publiques en asphyxiant ceux qui construisent l’économie réelle.
Investissements étrangers : l’effondrement
La crise de confiance sous Ousmane Sonko s’est également traduite dans les chiffres. Selon la CNUCED, les investissements directs étrangers reçus par le Sénégal sont passés de 3,319 milliards de dollars en 2024 à seulement 37 millions en 2025, soit un effondrement de 98,9 % en une seule année. Leur contribution à la formation du capital est tombée de 37,5 % à 0,4 %
Un investisseur recherche d’abord la stabilité institutionnelle, la prévisibilité réglementaire et la visibilité économique.
Lorsqu’il ne sait plus quelle orientation prévaudra dans quelques mois ou si chaque réforme débouchera sur un bras de fer institutionnel, l’investisseur ne proteste pas forcément.
Il attend. Ou il investit ailleurs.
Après la Primature : une fenêtre de normalisation vendangée
Le départ de Ousmane Sonko de la Primature, le 22 mai 2026, avait ouvert une nouvelle séquence. Reuters estimait que ce changement pouvait donner un nouvel élan aux négociations avec le FMI.
Quelques heures auparavant, le ministre des Finances avait annoncé la perspective d’une reprise des discussions avec le Fonds durant la semaine du 8 juin, avec l’espoir de progresser sur les principaux points avant fin juin. Dans un pays privé de son précédent programme de 1,8 milliard de dollars, cette perspective ouvrait une fenêtre importante de normalisation.
Le retour de Ousmane Sonko au centre du jeu parlementaire a cependant douché toutes les espérances par ses déclarations incontrôlées. En réalité il est en parfaite cohérence avec stratégie depuis 2024 : chaque perspective de stabilisation doit être rattrapée par une nouvelle confrontation pour annihiler toute possibilité de relance.
Le cirque grotesque de l’assemblée nationale
Celui qui refuse une économie doit proposer la recette de remplacement. Celui qui réclame davantage de subventions doit expliquer comment les financer. Celui qui exige plus d’investissements doit préciser quelle trajectoire de déficit et d’endettement il accepte.
On ne peut réclamer simultanément plus de dépenses, plus d’investissements, davantage de subventions, moins d’impôts et moins de dette.
C’est une équation sans solution, il faut être naïf pour parler de négociations.
Le plus préoccupant est le message envoyé au FMI, aux créanciers et aux partenaires du Sénégal. Alors qu’ils pourraient être disposés à accompagner le redressement du pays, ils voient surgir une nouvelle incertitude institutionnelle.
Que doivent-ils penser ? « Savent-ils où ils veulent aller ? Ont-ils réellement pris la mesure de leur situation économique ? »
Le pyromane dans la suite logique de sa boulimie du pouvoir
Tous les éléments disponibles depuis 2024 semblent établir l’existence d’un plan délibéré de Ousmane SONKO visant à détruire l’économie sénégalaise pour faire échouer le Président Bassirou Diomaye Faye et préparer 2029.
Une simple interrogation demeure : à qui profiterait une installation durable du Sénégal dans l’instabilité économique et institutionnelle ? Ousmane Sonko peut naturellement contester l’action gouvernementale. Mais son passage à la Primature lui impose aussi d’assumer la continuité des décisions prises pendant cette période.
On ne peut dire hier « mon gouvernement », « mes ministres », « mon équipe », puis considérer aujourd’hui que le bilan appartient entièrement aux autres. En réalité il ne pouvait imaginer la perspective d’être viré pour incompétence caractérisée.
Chaque citoyen a le droit de vouloir gouverner demain, mais il faut d’abord éviter de rendre le pays ingouvernable aujourd’hui, le pyromane n’en a cure de tout cela, il faut faire barrage.
Pour un front républicain de redressement
Face à cette situation, le moment est venu de dépasser les appartenances, les susceptibilités et les calculs de court terme. Le Sénégal a besoin d’un front républicain de redressement, contre Ousmane Sonko et ses affidés, contre l’instabilité, le populisme économique, l’affaiblissement des institutions et toutes les stratégies susceptibles de compromettre l’avenir du pays.
Ce front doit rassembler toutes les forces attachées à l’essentiel : la stabilité de la République, la primauté de l’intérêt national, la restauration de la confiance, la compétence dans la conduite des affaires publiques et la défense de nos institutions.
L’enjeu dépasse largement 2029. Il s’agit de remettre le Sénégal sur la carte du monde, de restaurer sa signature, de rassurer les investisseurs, de renouer durablement avec nos partenaires et de redevenir cette démocratie africaine stable, prévisible et ambitieuse qui inspire confiance. On peut préparer l’alternance de demain. Mais personne ne doit préparer son avenir politique sur les ruines économiques du Sénégal.
Il faut maintenant rassembler, reconstruire et délivrer. Parce qu’au-dessus des partis, des ambitions et des hommes, il y a une seule permanence qui doit tous nous obliger : le Sénégal.
Lansana Gagny SAKHO