Les enseignements d’un scrutin : Vers une redéfinition du contrat social sénégalais

Si les dates servaient à nommer des événements, il faut, admettre, désormais que celle du 25 mars 2012 vient enrichir le répertoire des références historiques de notre jeune nation en consacrant l’élection de Macky Sall à la présidence de la République du Sénégal. Ainsi, fonctionne l’histoire.


Le Sénégal, pays de vieilles traditions  politiques et électorales, a, de nouveau, donné une leçon magistrale de démocratie à l’humanité tout entière. Au moment où personne ne s’y attendait dans les années 70, le président Senghor passait le témoin à Abdou Diouf. Vingt ans plus tard, c’est autour de ce dernier, à la suite d’une expression démocratique des suffrages de céder le pouvoir à Abdoulaye Wade. Tous ces événements marquants de notre histoire se sont déroulés dans le respect strict des traditions républicaines et démocratiques d’un Etat moderne. C’est dans cette même logique historique et en dépit des vicissitudes de notre histoire récente (je pense à la tension préélectorale avec son cortège de morts) que les sénégalais ont inscrit le scrutin du 25 mars 2012. Dès lors, il convient, aujourd’hui, de tirer une fois encore les enseignements l’élection présidentielle du 25 mars.
 

D’abord, il faut souligner que le scrutin du 25 mars 2012 démontre à suffisance la maturité citoyenne du peuple sénégalais. Si le changement de régime intervenu en 2000 a été plus une alternance politique classique, celui de 2012 est à la fois une alternance politique et surtout citoyenne. Les sénégalais ont, depuis belle lurette, compris que la carte d’électeur était plus appropriée que les gourdins ou autres grenades lacrymogènes pour invalider la candidature de Wade. Le peuple sénégalais, à travers les résultats du second tour (65,8% pour Macky Sall contre 34,2% pour Abdoulaye Wade) a prouvé qu’il ne s’agissait pas simplement d’invalider une candidature mais qu’il y avait derrière ce méli mélo politique une profonde aspiration au changement. Le rôle et l’implication surtout du mouvement Y en a marre (retrait des cartes d’électeur, foires aux problèmes) dans le processus électoral a été un catalyseur dans la prise de conscience citoyenne des populations. En plus, les nombreux débats programmatiques dans les chaînes télévisées et radios et la neutralité de l’administration en charge des élections et l’esprit républicain des forces de l’ordre sont autant de signes tangibles de la vitalité notre système démocratique. Le nouveau régime en formation est avertit ! Désormais, l’action et le contrôle citoyen seront de vigueur dans la gestion de la chose publique.
 

Ensuite, l’arrivée de Macky Sall, clôt définitivement la parenthèse coloniale et consacre irréversiblement la fin d’une élite politique formée et éduquée à l’école coloniale. La première génération  de politiques ayant vécu les derniers soubresauts de la lutte pour l’indépendance et la naissance du PAI (Abdoulaye Wade, Moustapha Niasse, Mbaye Jacques Diop, Iba Der Thiam,etc.) et celle des historiques de la gauche sénégalaise et dans une certaine mesure les soixante huitard (Abdoulaye Bathily, Landing Savané, Amath Dansokho, Maguette Thiam, etc.) devraient politiquement et moralement jouir de leurs droits à la retraite politique ou, pour une dernière fois, jeter leur dévolu sur les prochaines élections législatives pour défendre vaillamment le peuple à l’Assemblée nationale et céder la direction de leurs partis politiques respectifs à la jeune génération des années 80. Il convient de constater que ces vétérans de la politique sénégalaise sont arrivés en fin de cycle politique et ils doivent, désormais, être des régulateurs respectés de l’arène politique. La recomposition du champ politique doit se faire autour des nouvelles élites politiques nées après les indépendances. C’est la leçon majeure que la classe politique doit tirer de l’élection de Macky Sall à la magistrature suprême. Contrairement à Léopold Sédar Senghor, Abdou Diouf et Abdoulaye Wade, le nouveau président, Macky Sall, n’est ni un produit de l’Ecole Nationale de la France d’Outre-Mer (ENFOM) encore moins de la prestigieuse Ecole normale William Ponty de l’Afrique Occidentale Française (ex AOF). Macky Sall n’a pas appris à l’école que les Gaulois étaient ses ancêtres, ni chanté la Marseillaise. Le président Macky Sall a appris l’histoire des héros et résistants africains à la colonisation à travers les programmes d’histoire des années 70.  Le successeur de Abdoulaye Wade est bien un produit de l’école publique sénégalaise postcoloniale. Sa trajectoire scolaire, universitaire et professionnelle est similaire à celle de la plupart des jeunes sénégalais de sa génération.  C’est là, tout le mérite de notre école républicaine, formatrice de  l’homo sénégalensis.
 

Enfin, l’élection du candidat Macky Sall à la magistrature suprême présage le déclin progressif du modèle islamo-wolof théorisé par des historiens comme Mamadou Diouf. Tirant les enseignements des résultats du premier tour du scrutin du 26 février 2012, l’historien, dans une de ses récentes contributions, écrit : « le troisième enseignement est la manifestation des premiers signes d’épuisement du modèle islamo-wolof, et ce plus tôt que prévu. » Jeune Afrique n° 2670, du 11 au 17 mars 2012). Au lendemain de notre indépendance, la construction de l’Etat-nation sénégalais a été inspirée, dans une large mesure, à partir des valeurs culturelles héritées de notre histoire avec la colonisation et surtout de l’islam dans sa version confrérique à forte dominante mouride. L’indépendance du Sénégal ne s’est pas, en effet, traduite par des ruptures profondes avec le colonisateur  dans le système de gouvernance du nouvel Etat. La crise politique et institutionnelle de 1962 est, à cet effet, assez révélatrice des divergences qui sont apparues entre  Mamadou Dia et Léopold Sédar Senghor à l’aube de l’indépendance. Ainsi, la plupart des élites politiques (Léopold Sédar Senghor, Lamine Guèye, Mamadou Dia, Abdou Diouf, Abdoulaye Wade, etc) en charge de conduire les destinées de la nation ne sont pas parvenus à se démarquer du système colonial dans sa manière de gérer ses relations avec le pouvoir maraboutique. A l’exception du président Senghor, Abdou Diouf et Abdoulaye Wade fortement influencés par les valeurs islamo-wolof et formés à l’école coloniale ont alors perpétué et consolidé l’alliance historique et traditionnelle entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. A l’instar du pouvoir colonial, cette cohabitation a été pendant longtemps intelligemment entretenue sous l’ère de Senghor et de Diouf. Force est de reconnaître cependant que c’est sous le régime dit de l’alternance  (2000-2012), que cette alliance connut des dérives en se transformant en une sorte de quasi aliénation de la République au pouvoir maraboutique. Or, depuis 2000, les citoyens avaient lancé un signal fort en mettant en échec le ndiguel prodigué par une frange des élites religieuses.  Fort heureusement que le dimanche 25 mars dernier, a consacré le triomphe du ndiguel du peuple sur celui des marabouts.
 

C’est pourquoi, j’ose espérer que l’avènement de Macky Sall au pouvoir suprême conjugué au réveil des forces citoyennes, démocratiques et populaires devrait favoriser une nouvelle renégociation du « contrat social » sénégalais pour parler comme le politologue britannique, Donal Cruise O’Brien. Les alliances politiques et religieuses héritées de la colonisation et consolidées dans une certaine mesure sous les décennies Wade-Diouf devront aujourd’hui disparaitre au profit d’une nouvelle alliance bâtie autour de la République. Ainsi, la redéfinition du nouveau contrat social sénégalais devra intégrer davantage les valeurs socioculturelles des périphéries sérères, peules, diolas, balantes, saracollés, etc. Le président élu, Macky Sall, devra mettre à profit cette riche diversité et sa multiculturalité pour fonder une nouvelle République et gouverner autrement.
 

En définitive, j’ose croire que le scrutin du 25 mars 2012 a fini de renvoyer aux calendes grecques le débat sur « l’ethnie » et les représentations identitaires primaires dans le jeu politique sénégalais. L’invocation du vote dit « ethnique » en faveur du candidat Macky Sall par des entrepreneurs politiques en crise de légitimité populaire dans leurs fiefs est la pire des insultes que l’on peut adresser aux citoyens et électeurs sénégalais et à la démocratie sénégalaise.
 

Dr Moustapha Sow « foyré »
 

Journaliste-chercheur
 

foyresow@gmail.com
 

 


Bamba Toure

Dimanche 1 Avril 2012 14:53

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