Enquête sur une filière fondamentaliste : Sur la piste des Salafistes à Dakar

La police redoute l’implantation d’un mouvement salafiste dans la banlieue dakaroise. Sous un habillage religieux, elle pense qu’une mosquée, nichée quelque part à Pikine, leur sert de lieu de prêche. Le Quotidien s’est infiltré dans cette communauté «de barbus» pour éclairer les lecteurs.


A priori, la police n’est pas du genre à surestimer une menace ni à faire dans le message subliminal. A priori, c’est aussi inexplicable : une cellule salafiste, aux relents fondamentalistes, s’est insérée dans le décor de Pikine ? En pénétrant dans ce milieu supposé extrémiste, on penserait à une légende. Le doute s’est pourtant installé avec la montée en puissance des islamistes à quelques kilomètres de nos frontières, au nord du Mali. «Par fiche en date du 11 septembre 2006, il avait fait état de l’activation du groupe salafiste pour la prédication et le combat» indique la police selon qui «au Sénégal, ils ont réussi à trouver un écho favorable pour l’implantation et la propagande en la personne de Cheikh… Imam dans une mosquée à Pikine qui semble d’ailleurs être leur lieu de prédilection. Ils conseillent à leurs frères et sœurs cherchant un contact au Sé­négal de se référer à lui».  Les autorités redoutent donc la présence dans cette mosquée de prosélytes de l’Is­lam qui jouent un double jeu : sous couvert de formation et d’éducation, ils attireraient, chaque année, des centaines de jeunes dans les filets religieux.
A en croire les autorités, les Salafistes seraient en train de «s’institutionnaliser» en dirigeant une mosquée, une bibliothèque et un centre universitaire islamiques pratiquant un «Islam modéré de façade». A Colobane comme à Pikine où il assure des cours de haute portée islamiste (voir par ailleurs), l’imam, suspecté de fondamentalisme religieux, dispose d’une exceptionnelle audience. On ressasse que «c’est un esprit brillant doté d’une belle connaissance islamique». En théorie, les Salafistes ne se préoccupent que de préparer leur vie dans l’au-delà, dédaignant les plaisirs «terrestres». Tout ce qui pourrait éloigner leur esprit de la prière est interdit. On les associe souvent au jihadisme. La majorité des Salafistes sont pourtant des quiétistes qui cherchent à suivre l’exemple des compagnons du Pro­phète (Psl), auxquels ils cherchent à ressembler, jusque dans l’apparence avec leur barbe, leurs tenues traditionnelles. En fait, ils sont des «puristes» de l’Islam. Cependant, une crainte subsiste : leur idéal de société est basé sur l’application stricte de la charia et la ségrégation des sexes.  
Cette mosquée surmontée de deux étages perchée sur les hauteurs de Pikine, à quelques mètres d’une grande voie au trafic intense, est sous le halo des autorités sénégalaises. Equipée de caméras de surveillance, elle serait le refuge, selon elles, d’une nuée d’activistes et aussi de Salafistes dont les prêches suscitent les craintes de la police.

En fait, un groupe intégriste peut développer une activité avec un paravent associatif, culturel, universitaire ou sportif. Au début, il fait profil bas. Avant d’étaler ses excroissances après avoir bénéficié d’appuis de partenaires étrangers. Dans le cas d’espèce, on craint une jonction d’idées et d’efforts entre les «Salafistes sénégalais» et un autre groupe gambien qui a fini de s’implanter à Serrekunda et dans une autre librairie islamique dans la Capitale sénégalaise (Voir par ailleurs).   «Ici, on se limite à l’enseignement strict de la Charia, des rigueurs de l’Islam. Le Sénégal est un pays laïc, nous le respectons. Tout comme nous respectons les autres religions», explique un étudiant.

Un habitué des lieux explique, mezza voce, que parmi ceux qui fréquentent cette faculté, ils existent des fanas du prosélytisme islamique. Même s’ils constituent une minorité dans cette communauté. Il dit : «Il y a effectivement ceux qui prônent la suprématie de l’Islam, l’instauration de la Charia qui constitue pour eux le meilleur système de gestion d’un pays. Selon eux, les crises actuelles s’expliquent par le fait que l’Islam soit marginalisé dans nos pays. Ils sont une infime minorité et ils savent qu’ils n’ont aucune chance de voir leurs idées prospérer dans ce pays. Mais, il existe des fondamentalistes.» Le danger ? Si on laisse faire, certains prêcheurs extrémistes peuvent en profiter pour lobotomiser certains jeunes qui fréquentent ces lieux. Avec trop d’enfermement et trop de bourrage de crâne, le cocktail peut être explosif. «Non, tonne-t-il, ca­té­gorique. Ce n’est pas un internat. Donc, il n’y a pas de danger lié à l’enfermement ni au bourrage de crâne. Je fais des cours du soir, on nous enseigne le Fikh», plaide un homme au faciès mangé par une barbe en pleine excroissance sur son visage rondouillet.

Craintes officielles

Autrement, comment une telle prouesse a-t-elle été possible ? Si on se fie à une note des Ren­sei­gne­ments généraux, cette existence serait une évidence. Surtout que la publication de ces informations coïncidant avec l’arrestation d’une dizaine de terroristes présumés sur la vallée du fleuve Sénégal. De quoi en rajouter à la psychose après les menaces de frappe d’Al Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Si bien sûr le Sénégal faisait partie d’une force d’intervention au nord du Mali conquis par les Islamistes.

D’autres facteurs inclinaient vers une erreur d’analyse de la police dont l’expertise en matière d’investigations et de renseignements fait  presque l’unanimité.  L’existence de cette mosquée, dont le nom porte celui d’un célèbre compagnon du prophète Mohamed (Psl), remonte à quelques décennies. Mais, la date-référence de la police coïncide avec l’ouverture officielle d’une université islamique dans cette partie de la banlieue (2006). Sous couvert d’une association pour l’éducation et l’Islam, ce «temple du savoir» dispose d’une autorisation du ministère de l’Intérieur.

Que reprocher à ces «barbus» qui, en plus, jouent la carte de la formation ? Spécialisée dans des études islamiques, cette université constitue une aubaine pour les jeunes Séné­ga­lais qui peuvent achever leur apprentissage en sciences religieuses dans leur  propre pays. Alors qu’autrefois, ils voyaient leurs rêves se briser aux portes des universités. Sans oublier les cours du soir offerts aux particuliers. C’est un grand bâtiment de quatre étages peint en beige qui fait office d’université pour une centaine d’étudiants  dont le niveau d’études s’arrête en quatrième année.

En ce mois de juillet, ce sont les examens. Les étudiants  entretiennent officiellement le rêve de poursuivre leurs études en Arabie Saoudite, en Egypte ou au Soudan. Drapée dans un ensemble violet, voix cristalline, une jeune étudiante couve un sublime rêve d’achever un doctorat de théologie dans une université saoudienne. «Je veux avoir d’excellentes notes pour décrocher une bourse pour aller faire un doctorat.  Après quatre ans dans cette université, je veux aller à Médine», dit-elle.

Loin d’être un effet éphémère et passager, cette université est en passe de révolutionner les mœurs de l’enseignement islamique au Sénégal, transforme la carte scolaire et redéfinit l’offre en termes de formation religieuse dans le supérieur.

Pour l’instant, la police se con­tente de les pister sans pouvoir justifier l’existence d’une cellule fondamentaliste ou terroriste dans ces lieux de formation et de prédication. Cepen­dant, sous son œil vigilant, elle suit aussi de très près ce qui s’y passe avec un système de surveillance basé sur la présence physique. De toute façon, elle s’attaque à un chantier gigantesque et semé d’embûches. «Pe­rson­ne ne peut maîtriser les comportements individuels de chaque pensionnaire de notre faculté. J’ai connu des gens extrémistes qui prônent, bien sûr, l’application de la Charia. Certains qui partent à l’étranger pour poursuivre leurs études doctorales peuvent s’acoquiner avec d’autres fondamentalistes ou jihadistes», explique un quadra hébété par la montée en puissance du discours islamiste ces dernières semaines dans notre pays.
Longtemps admis dans l’intimité d’une communauté bien implantée à Colobane, cet homme qui gère un institut islamique dans la banlieue dakaroise,  poursuit : «Il est arrivé que certains succombent aux théories fondamentalistes en se retrou­vant en Egypte, en Algérie où l’islamisme est très présent. On a des échos que certaines personnes, qui développaient certaines théories, se retrouvent piégées par les Salafistes. Heureusement, il n’existe pas de camp d’entraînements dans ces pays.»

Aujourd’hui, il est connu que plusieurs Sénégalais sont enrôlés par l’Aqmi qui est presqu’à nos frontières. Certains redoutent que cette proximité et leur victoire ne suscitent de nouvelles vocations et/ou ne réveillent les vieux démons même si leur tâche risque d’être ardue. Il est vrai que ce sont des hommes imprévisibles dont les méthodes ressemblent à un endoctrinement ou à l’hypnose. Il poursuit : «Si on soutient qu’il y a des Sénégalais dans les rangs d’Aqmi, ce n’est pas étonnant. En contact avec certains fondamentalistes, ils peuvent se radicaliser. J’ai connu des jeunes très portés vers l’intégrisme. Je l’ai compris très tôt : nous avons un pays avec un Islam modéré et très tolérant. Certains rêves ne seront jamais réalisés dans notre pays. On n’a qu’à s’appliquer soi-même les rigueurs de l’Islam, on sera en paix. On va laisser les autres en paix.»

Pratique de la Dawa

 Il est aussi établi que la pratique de la Dawa est au cœur de leur système éducatif et de leurs pratiques quotidiennes. Cette science est une invitation à un non musulman à rejoindre l’Islam. Elle est même une branche du prosélytisme religieux pour étendre l’aire de diffusion de l’Islam. La Dawa consiste à envoyer des missionnaires dans les villes et les villages les plus reculés pour appeler les habitants à embrasser pacifiquement la religion musulmane. A l’image des «témoins de Jéhovah»,  ils frappent à nos portes, sensibilisent les jeunes sur les bienfaits de l’Islam en leur promettant aussi des offres de formation. Le discours utilisé est  cohérent, vante l’Islam. Mais, la violence est totalement bannie dans leurs pratiques.  Certains lient les arrestations des présumés «terroristes» à Dag­ana-libérés ensuite- à cette pratique. «C’est possible ! Les «témoins de Jéhovah » font le tour de nos maisons sans que personne ne trouve à dire. C’est l’Islam qui l’ordonne. Il faut aller vers les gens qui ne sont pas encore musulmans pour leur demander de rejoindre l’Islam. Pourtant, on n’a jamais soutenu que les «témoins de Jéhovah» font des pratiques fondamentalistes alors qu’ils harcèlent les gens dans leur propre maison», se défend un homme admis dans la proximité de cette mosquée.

Le mystère qui entoure cette communauté se dissipe petit à petit. Un étudiant, qui a fait partie de cette colonne de missionnaires, estime que la Dawa s’opère par l’éducation, la formation, la discipline, le respect de la religion d’autrui. Il insiste : «On s’oppose à toute forme de violence. Les gens peuvent être souvent très pressants dans certains cas. Nous essayons de leur faire comprendre les bienfaits de l’Islam. Si Salafiste veut dire un mouvement qui revendique un retour à l’Islam des origines fondé sur le Coran et la Sunna, je suis salafiste. Je ne revendique jamais la violence parce que c’est contraire même aux valeurs islamiques.» Dans leurs missions effectuées au nom de la religion, ils passent les nuits dans les mosquées, multiplient les contacts avec les populations et organisent des conférences pu­bliques, qui finissent invariablement par une invitation à rejoin­dre l’Islam pour les non-musulmans. Les musulmans, qui ne sont pas épargnés aussi, sont invités à s’appliquer un Islam strict, en s’inspirant du Coran et de la ri­gueur de la Charia. «Effective­ment, c’est com­me ça que ça se passe. Certains passent plusieurs semaines à l’intérieur du pays pour convertir certains jeunes. Certaines populations se plaignent souvent d’harcèlement ; mais il n’y a jamais eu des méthodes interdites par les lois et règlements de notre pays. Comme c’est l’Islam, on fait facilement des rapprochements sans qu’il y ait de quoi fouetter un chat», s’écœure  un étudiant.

Ce système de «recrutement de mu­sul­mans» basé sur le porte-à-porte est en train de porter ses fruits avec des séances régulières de convertissement à l’Islam. N’est-ce-pas ? «Bien sûr ! Les gens répondent à notre appel. Les vendredis, on peut convertir une dizaine de personnes. Ce sont de grands moments. On leur donne une chance d’étudier le coran et de connaître leur nouvelle religion. Personne ne peut mesurer les bienfaits de ces pratiques», explique quelqu’un dans les alentours de cette mosquée.  

Université islamique

En contrebas de cette fameuse mosquée, une vie parallèle aussi se développe. Loin des préoccupations islamiques qui guident les pas des pensionnaires de cette «université», quelques commerces se développent au rythme des implantations des services dans les alentours. Un octogénaire, spécialisé dans la vente des pièces détachées, est témoin du recrutement à un rythme soutenu de nouveaux fidèles. «Au départ, peu de personnes fréquentaient la mosquée. C’était vraiment insignifiant à cause peut-être de la situation géographique de la mosquée. Depuis quatre à cinq ans, c’est un boom. Le taux de fréquentation a fortement augmenté. Je n’ai jamais mis les pieds à l’intérieur de la mosquée même si je prie les vendredis ici mais en restant dans la rue.» Lors de cette grande prière hebdomadaire, les fidèles affluant de tous les coins de la capitale sénégalaise pour s’incliner devant la science et l’éloquence de l’imam dont les mouvements, gestes et propos sont épiés par les autorités. «Je n’ai jamais entendu de prêches virulents ou des appels à la violence. L’Imam parle de l’Islam, de la vie du prophète entre autres», éclaire ce «voisin» de la mosquée. Jusqu’ici, personne, pourtant, n’a noté de réelles provocations ou de remises en cause de l’ordre constitutionnel. Ces dernières années, l’association s’est davantage affirmée et a étendu son influence un peu partout avec le recrutement d’étudiants gambiens, guinéens en plus des Sénégalais. En répétant incessamment la présence de cellules extrémistes, l’Etat espère ainsi mettre la pression sur la supposée communauté salafiste dans notre pays. «Il n’y a pas de terroristes chez nous», ahane une étudiante. Clap de fin !

Bocar Sakho  bsakho@lequotidien.sn

Source: Le Quotidien

Abdou Khadre Cissé

Jeudi 19 Juillet 2012 14:07

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