Le discours prononcé par le Président Bassirou Diomaye Faye le 4 juin 2024 à l'occasion du centenaire du Président Abdoulaye Wade dépasse largement le cadre d'un hommage institutionnel. Derrière la célébration d'une figure majeure de l'histoire politique sénégalaise se dessine une vision du pouvoir, de la démocratie et de la Nation qui constitue l'un des premiers marqueurs symboliques de la Cinquième Présidence. À travers la trajectoire de Wade, le nouveau chef de l'État expose en réalité sa propre lecture de l'histoire nationale et la place qu'il entend occuper dans la continuité républicaine du Sénégal.
Le choix de l'ouverture est révélateur. Là où un discours commémoratif classique aurait commencé par rappeler les fonctions exercées ou les réalisations de l'ancien président, Bassirou Diomaye Faye choisit de raconter l'histoire d'un enfant né dans le Sénégal colonial des années vingt. Ce procédé installe immédiatement une temporalité longue. Wade n'apparaît plus seulement comme un ancien chef d'État mais comme un témoin d'un siècle d'histoire nationale. Le récit traverse la colonisation, l'indépendance, les luttes démocratiques, l'alternance et la construction de l'État moderne. En inscrivant son prédécesseur dans cette profondeur historique, le Président Faye le détache des contingences partisanes pour en faire une figure appartenant à la mémoire collective.
Cette démarche révèle l'une des caractéristiques essentielles du discours. Loin de s'inscrire dans une logique de rupture, le nouveau président privilégie la continuité historique. Lorsqu'il affirme qu'Abdoulaye Wade appartient désormais au patrimoine de la Nation, il opère un déplacement symbolique majeur. Wade n'est plus seulement le fondateur d'un parti ou le représentant d'une famille politique. Il devient un élément du récit national partagé par tous les Sénégalais. Ce choix est particulièrement significatif dans le contexte de l'alternance de mars 2024. Alors que beaucoup attendaient une démarcation nette avec les régimes précédents, Bassirou Diomaye Faye choisit de souligner ce qui relie les générations politiques plutôt que ce qui les oppose.
Le premier enseignement qu'il tire de la vie de Wade est celui de la patience. Cette notion occupe une place centrale dans le discours. Les multiples échecs électoraux de l'ancien opposant sont présentés non comme des défaites mais comme les étapes d'une longue marche vers la victoire. Le président insiste sur la capacité de Wade à poursuivre son combat malgré les revers, les découragements et les obstacles. Dans une époque dominée par l'urgence et la recherche de résultats immédiats, cette valorisation de la patience prend une dimension particulière. Elle réhabilite le temps long en politique et rappelle que les transformations profondes exigent de la persévérance.
À travers cette évocation, Bassirou Diomaye Faye adresse également un message à la jeunesse. Le parcours de Wade devient une démonstration que les conquêtes durables se construisent dans la constance plutôt que dans la précipitation. La réussite politique apparaît comme le résultat d'un engagement prolongé et d'une fidélité aux convictions. Le temps cesse d'être un obstacle pour devenir un allié.
La deuxième grande leçon du discours concerne le respect de l'adversaire. À plusieurs reprises, le président revient sur les relations entretenues par Wade avec ses principaux rivaux politiques. Il rappelle les liens complexes mais respectueux qui l'unissaient à Léopold Sédar Senghor puis à Abdou Diouf. Ces références lui permettent de mettre en avant une certaine idée de la démocratie sénégalaise. Une démocratie qui ne se réduit pas aux élections mais qui repose également sur une culture du dialogue, de la reconnaissance mutuelle et de l'acceptation de l'autre.
L'évocation de l'alternance de l'an 2000 constitue à cet égard un moment central du discours. La reconnaissance immédiate de la victoire de Wade par Abdou Diouf est présentée comme un acte fondateur de la maturité démocratique sénégalaise. Le président ne célèbre pas seulement la victoire d'un homme. Il célèbre la grandeur d'un comportement politique. La transmission pacifique du pouvoir devient ainsi un héritage national que les générations actuelles ont la responsabilité de préserver.
Cette lecture conduit Bassirou Diomaye Faye à développer une idée forte. L'adversaire politique ne doit jamais être considéré comme un ennemi. Il demeure un compatriote avec lequel il faudra continuer à construire le pays après la compétition électorale. Dans un contexte marqué ces dernières années par de fortes tensions politiques, ce message prend une portée particulière. Il traduit une volonté de réhabiliter les règles de la coexistence démocratique et de replacer le débat politique dans le cadre du respect républicain.
Tout au long du discours, une valeur domine les autres. Cette valeur est la Nation. Elle apparaît comme le point de convergence de toutes les trajectoires individuelles et collectives. Les ambitions personnelles, les appartenances partisanes et les divergences idéologiques sont constamment replacées dans une perspective plus large. Le président souligne que les grandes figures du Sénégal moderne, malgré leurs désaccords, partageaient une même conviction selon laquelle l'intérêt national devait toujours primer.
Cette primauté de la Nation se manifeste également dans les passages consacrés aux élites intellectuelles africaines. En évoquant les parcours de Wade, de Senghor, d'Alioune Diop ou de Cheikh Anta Diop, Bassirou Diomaye Faye met en lumière une génération qui considérait le savoir comme une condition essentielle de la liberté. Le savoir n'est pas présenté comme un privilège individuel mais comme une ressource collective au service du développement national.
Cette vision éclaire également la manière dont le président aborde l'héritage matériel laissé par Wade. Les infrastructures, les universités, les équipements culturels et les grands projets panafricains sont interprétés comme les manifestations d'une ambition. Au-delà des débats qu'ils ont suscités, ils témoignent d'une volonté de projeter le Sénégal dans l'avenir et de lui donner confiance en ses capacités. Le Grand Théâtre, le Musée des Civilisations noires ou encore le Monument de la Renaissance sont évoqués comme les signes visibles d'un refus de la résignation et d'une foi dans le potentiel du pays.
La fin du discours est sans doute la partie la plus révélatrice. Le président y abandonne progressivement le registre officiel pour s'adresser directement à Abdoulaye Wade. Le ton devient plus personnel, plus introspectif. Il évoque ce qu'il a appris de son aîné, les leçons tirées de son parcours et la place particulière qu'occupe une telle figure dans l'imaginaire national.
À travers cet échange symbolique entre deux générations de dirigeants, Bassirou Diomaye Faye définit implicitement sa propre position. Il ne se présente ni comme un héritier passif ni comme un homme en rupture avec tout ce qui l'a précédé. Il se situe dans une chaîne de transmission où chaque génération reçoit un héritage, l'enrichit et le transmet à son tour.
Ainsi, derrière l'hommage rendu à Abdoulaye Wade se dessine un véritable portrait politique du Président Bassirou Diomaye Faye. Le discours révèle un chef d'État attaché à la continuité républicaine, convaincu de la nécessité du dialogue démocratique, soucieux de réconciliation nationale et profondément attaché à la primauté de l'intérêt général. En célébrant un siècle de vie consacré au Sénégal, il définit les principes qui structurent sa propre conception du pouvoir. Le centenaire d'Abdoulaye Wade devient alors l'occasion de proposer un récit national fondé sur la mémoire, la transmission et le temps long, trois notions qui apparaissent comme les premiers fondements symboliques de la nouvelle présidence.
Ibrahima FALL
Essayiste, Sémioticien du politique.